Comment décarboner l'industrie textile

September 26, 2022
Carbon neutrality

Contexte de la décarbonation de l' industrie textile

La loi AGEC dans le cadre de la décarbonation du textile

La feuille de route du Gouvernement est portée par la « Stratégie nationale bas carbone », lancée en 2015 et révisée en 2018-2019, qui fixe les principales orientations pour réussir la transition vers une économie bas-carbone et se rapprocher au maximum de la neutralité carbone.

Par ailleurs, depuis le 1er janvier 2022, la loi AGEC (antigaspillage et économie circulaire) oblige les entreprises au réemploi, la réutilisation ou le recyclage des produits non alimentaires invendus. Autrement dit, leur destruction est désormais impossible, d'autant plus que cette action peut émettre 20 fois plus de gaz à effet de serre que le réemploi.

S'ajoute à cette première réglementation un autre aspect : la traçabilité des entreprises (qui va de pair avec la volonté de décarboner). Jusqu'au 1er janvier 2025, les entreprises textiles doivent se mettre en conformité avec l'article 13 de la loi AGEC. Il s'agit d'indiquer aux consommateurs la traçabilité géographique des étapes de fabrication allant à minima du tissage à la confection en passant par la teinture. Cette traçabilité doit être accompagnée d'un avertissement lorsque les vêtements sont majoritairement composés de matières synthétiques qui, lors du lavage, rejettent des microplastiques.

Part du textile dans les émissions de dioxyde de carbone

Ces évolutions législatives s'expliquent par un constat simple: cette industrie est responsable de 2% des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale soit à peu près autant que les vols internationaux et que le trafic maritime. Ces chiffres s'accompagnent d'une prise de conscience des consommateurs qui expriment leur volonté d'acheter de manière responsable afin de participer à décarboner leur quotidien.

“80% des consommateurs jugent due les marques d'habillement devraient fournir des informations sur leurs engagements environnementaux. Et 64% seraient dissuadés d'acheter dans une enseigne associée à des pratiques polluantes” — Enquête Ipsos

En effet, les activités de l'industrie textile ont pour conséquence l'épuisement des ressources et la dégradation des écosystèmes. La “fast fashion” questionne nos pratiques tant sur le plan écologique (dioxyde de carbone, consommation d'eau, dégradation des sols) que social (conditions de travail des ouvriers, fabrication dans les pays en développement) et nos pratiques vis-à-vis de la cause animale (fourrure, cuir).

L'industrie textile est responsable de 2% des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale.

Les enjeux de la décarbonation du secteur textile

Les émissions de gaz à effet de serre par étapes du cycle de vie des vêtements

Les étapes de production de la matière première et de conception sont les plus impactant dans le cycle de vie d'un vêtement. Toutefois, d'un vêtement à l'autre, l'empreinte carbone varie énormément.

Effectivement, les besoins en matières premières diffèrent d'un tee-shirt à un pull ou encore d'une veste d'hiver à une veste d'été. Deux exemples ci-dessous :

  • pour un pull en coton recyclé : 8%
  • un anorak : 72%

En moyenne, les activités de fabrication représentent 35% du dioxyde de carbone (CO 2) émis durant un cycle de vie d'un vêtement. Nous comprenons alors l'enjeu de l'efficacité énergétique et de la relocalisation sur le territoire qui permettent de décarboner le secteur par une réduction des émissions.

Ce graphique nous montre la variation des émissions par étapes de production et par type de vêtement:

La consommation en eau dans l'industrie textile

Comme évoqué en introduction, l'industrie textile est une grande consommatrice d'eau.

  • 4% des ressources mondiales en eau potable sont utilisées par cette industrie.
  • En 3ème position après le blé et le riz.
  • Presque toutes les étapes de la chaîne de production d'un vêtement sont concernées par la consommation d'eau : élevage ou agriculture pour la production de la matière première, la filature, l'ennoblissement et l'entretien des vêtements.

Cette dernière étape citée représente la moitié des impacts des textiles sur l'environnement: le lavage pollue plus que les sacs plastiques étant donné que les composantes synthétiques de nos vêtements rejettent des microparticules plastiques presque impossibles à traiter.

La production du coton est particulièrement alarmante. Le coton représente 1/4 des matières textiles produites et sa production utilise 4% des fertilisants à l'azote (210 fois plus polluant que le CO2) et au phosphore. L'utilisation massive d'engrais est responsable de la prolifération d'algues au détriment des autres espèces de la faune et la flore aquatique. La mer d'Aral illustre l'impact du coton puisque 75% de sa surface a disparu en 50 ans.

La mer d'Aral a réduit drastiquement en surface notamment à cause des cultures intensives environnantes.

L'impact de la consommation d'énergie

L'industrie textile est également une grande consommatrice d'énergie, d'où l'importance de décarboner toutes les étapes de la chaîne de valeur. Face à la hausse des prix de l'énergie et à la raréfaction des ressources, cette industrie fait donc face à une double inquiétude: écologique et économique.

Un des premiers éléments de réflexion pour réduire les dépenses en énergie et ainsi tenter de répondre aux enjeux écologiques serait d'éviter les procédés de sablage. Cela consiste à pulvériser du sable à haute pression sur le tissu pour lui donner un effet délavé, usé, vintage. Jusqu'à preuve du contraire, il s'agit ici d'un procédé dont la production de vêtements peut se passer d'autant plus que la silice présente dans celui-ci provoque des maladies respiratoires dangereuses.

Consommation d'énergie de l'industrie textile dans son analyse de cycle de vie

Où se situe la France ?

  • Le secteur de l'habillement a utilisé 278 milliers tonnes d'équivalent pétrole en 2018, ce qui est équivalent à 491 milliers de tonnes équivalent CO2…
  • … soit seulement 0,1% de nos émissions nationales… car en réalité nous importons quasiment tout ! Les importations sont responsables d'émissions approchant les 10 millions de tonnes de CO2éq.
  • Si cette industrie s'engage à réduire sa consommation énergétique, à limiter les invendus, à innover via l'ecodesign et à penser au recyclage tout au long de sa chaîne de valeur, alors l'empreinte carbone par français passerait de 450 kgCO2/an à une situation optimale de 50kgCO2/an.
  • Pour un kg de vêtements fabriqués sur le territoire français et vendus en France, l'empreinte carbone est de 20kgCO2éq tandis que pour un kg de vêtements fabriqués en Chine et vendus en France, l'empreinte carbone est de 43 kgCO2éq, soit plus du double.

Comment décarboner le secteur du textile ?

Trajectoire Net Zero 2050 de l'industrie textile

D'après le rapport de l'AII et de Fashion fort Good, intitulé “Unlocking the trillion-dollar fashion decarbonisation opportunity”, l'industrie textile émettra 2,5 GtCO2 eq de GES en 2050 si elle continue son modèle tel quel. Ainsi, cette industrie serait en mesure, avec des investissements conséquents, de réaliser une réduction d'émissions de 2,5 GtCO2eq, dont près de la moitié serait atteinte grâce à des solutions déjà existantes, 39% grâce à des solutions innovantes et enfin 14% qui reposeraient sur une meilleure efficience et l'adoption de la sobriété.

Nous pouvons alors distinguer 3 piliers d'actions pour la décarbonation.

L'efficacité énergétique et économique pour décarboner le textile

Pour décarboner le secteur du textile, il faut accélérer la décarbonation du mix énergétique des pays de production grâce au déploiement des énergies décarbonées. L'idée est alors de rendre l'énergie décarbonée plus accessible et compétitive en la produisant, par exemple, directement sur le site de production pour qu'elle soit reliée à l'usine. Dans un second temps, une réflexion quant à l'efficacité des usines est nécessaire. L'idée consisterait à améliorer les technologies produisant de la chaleur, c'est-à-dire pratiquer de la cogénération ou de la tri-génération (eau chaude, vapeur, four de séchage).

Un autre angle d'attaque consiste à décarboner la chaîne logistique de l'industrie textile. Étant donné qu'un jean fait 1,5 fois le tour de la Terre avant d'atterrir dans nos mains, deux grands axes doivent être travaillés :

  • Limiter les transports entre chacune des étapes des procédés de fabrication
  • Décarboner le secteur du fret en lui-même : à la fois par la décarbonation du fret terrestre et en remplaçant le fret aérien par le fret maritime, bien moins émetteur pour une même quantité déplacée.
Trajectoire Net Zero de l'industrie textile à horizon 2050

La solution “miracle” pour décarboner le secteur du textile serait de relocaliser les productions et de penser à la proximité en cherchant à s'implanter le plus proche possible de ses fournisseurs de matières premières et de ses consommateurs. La relocalisation promet de réduire fortement l'empreinte carbone. D'après Mme Sandrine Conseiller, Directrice Générale d'Aigle, une botte fabriquée en France diminuerait de 50% les émissions de sa production comparée à une production étrangère. La relocalisation a aussi d'autres avantages :

  • Eviter les “fuites de carbone” qui pèse sur l'empreinte globale
  • Eviter des étapes spécifiques et émettrices comme l'humidification habituelle et nécessaire du lin à son arrivée en Chine par exemple
  • Favoriser l'emploi national du secteur qui a été divisé par 10 en 20 ans

À l’heure actuelle, la relocalisation fait face à la compétitivité des coûts (main-d’œuvre, transports…). Nous remarquons tout de même que des initiatives vont dans le sens de la relocalisation (Groupe FashionCube).

L'innovation pour décarboner le textile

L'innovation et le progrès ont souvent montré qu'il est possible de faire évoluer les chaînes de production, via l'utilisation de nouvelles techniques ou de nouvelles matières premières. Dans le cas du textile, l'innovation porte en partie sur la production des matières premières.

Les fibres de la “Next Gen” dites naturelles:

  • Le coton issu de productions plus respectueuses
  • Les matières naturelles alternatives: bambou, algue, maïs, eucalyptus, soja, hêtre permettent d'obtenir de la viscose et du lyocell.

Les fibres polyester de la “Next Gen” :

  • Les biosourcées (cultiver des levures et des bactéries valorisant les déchets agraires en tissu)
  • Les polyesters issus de la Capture et de l'Utilisation Carbone (capturer du CO2 ou équivalent pour le recycler et le convertir en de nouvelles matières).

Toutefois, les matières naturelles ayant pour objectif de remplacer le coton font débat car il serait nécessaire d'utiliser un certain nombre de produits toxiques (hydroxyde de sodium, acide sulfurique, disulfate de carbone) pour leur production. Bien que biodégradables, ces matières naturelles ont un impact important sur l'environnement (à noter aussi que le maïs et le soja pourraient servir à nourrir le monde).

Il convient donc pour les marques du textile de se tourner vers des matières premières:

  • Peu consommatrice en produits toxiques
  • Peu consommatrice en énergie
  • Ayant déjà fait leur preuve: le chanvre, le lin, voire le coton bio
  • Facilement recyclable
Impact carbone par matériau, par analyse de cycle de vie, de l'industrie textile

💡 A propos des données, il semblerait que la valeur du fil de chanvre corresponde à un chanvre non européen, lié à la déforestation. Ceci explique pourquoi il apparaît plus émetteur que le coton malgré le fait qu'il soit plus intéressant à 2 niveaux: réduire les émissions (lorsqu'il est produit en Europe) que pour réduire la consommation d'eau.

Ce graphique nous montre bien l'importance du recyclage du fil. Le recyclage constitue à la fois un axe d'innovation et un axe de durabilité.

Une dernière innovation consisterait à utiliser le numérique et plus précisément le concept de blockchain afin d'informer avec une transparence optimale les consommateurs au sujet des étapes de production et de l'impact de leurs achats.

La durabilité pour décarboner le textile

Dernier critère mais pas des moindres, il s'agit ici d'opter pour la sobriété aussi connue comme le contrepied de la fast fashion. Cela consiste alors à réduire le nombre d'items disponibles par collection vestimentaire et de réduire la fréquence de nouvelles collections des marques, tout en concevant des vêtements plus résistants et de meilleure qualité.

Cette sobriété s'accompagne d'une démarche d'économie circulaire: éviter le gaspillage, limiter les déchets ou au moins les revaloriser, repenser les modes de production et établir des mécanismes pour la fin de vie des vêtements… Ainsi, se détachent deux idées:

  • Le réemploi (aussi appelé upcycling) des chutes de tissus et des prototypes
  • Le recyclage des tissus en fin de vie (actuellement, moins de 1% des textiles sont recyclés et on considère que 4 milliards de tonnes de vêtements sont jetées chaque année)

Conclusion

Pour intégrer toutes ces bonnes dynamiques dans la chaîne de valeur des produits, il faut réussir à fédérer les équipes afin de construire une filière responsable, de la production jusqu'à la fin de vie du vêtement, en passant par les fournisseurs, les transporteurs, les points de vente et les clients.

Grégoire GuiraudenGrégoire Guirauden

Grégoire has worked for more than 6 years in the digitalization of companies and the scaling of customer success teams. He is deeply passionate about climate change and green technologies.

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